Il y a bien sûr le Petit Larousse, le Petit Robert, celui des synonymes, celui des antonymes, le dictionnaire étymologique (qu'on emporterait sur une île déserte s'il n'en fallait qu'un), l'interminable dynastie des dictionnaires amoureux (dont les rejetons ne sont pas tous nés sous la même bonne étoile, il faut bien le reconnaître). Il y a aussi évidemment celui des idées reçues de Flaubert. Et puis le Gaffiot et le Bailly, les frères siamois de la bibliothèque, que nous sommes de moins en moins nombreux à connaître.

Mais il y a aussi, depuis 2016, le Dictionnaire des mots manquants. Une véritable curiosité, qui ne doit son existence qu'au fait qu'il y a des zones de la réalité qu'aucun mot ne vient recouvrir. On peut par exemple nommer celui qui a perdu son conjoint, ses parents, ou celui qui a tué son frère. Mais par quel terme désigne-t-on le parent qui a perdu son enfant ? Aucune entrée dans les registres. Une réalité éprouvée dans l'âme, le cœur, les tripes, jusqu'au dernier souffle. Mais qui n'a pas droit de cité dans la langue. L'entendement, de toute évidence, n'a pas prévu le coup. La pire de toutes les malédictions, que la langue, paradoxalement, s'obstine à ne pas nommer.

Cet ouvrage étonnant nous propose un parcours dans l'indicible - et il est vaste, comme la souffrance et la barbarie qui l'ont creusé -, soulevant ainsi une question fondamentale, dont s'emparent la philosophie et la psychanalyse : que disent de notre condition humaine ces trous béants de la pensée, situés quelque part entre l'interdiction morale de taire et l'impossibilité de dire ?

Curieuse espèce que la nôtre : muette devant l'abîme, intarissable devant le vide. Car si les mots nous manquent pour dire le pire, ils prolifèrent pour habiller le rien, et plus encore pour travestir le réel.

À quand, dès lors, le dictionnaire des mots qui n'auraient jamais dû exister, ces mots-masques qui affichent une vertu pour mieux en pratiquer le contraire, ces tartuffes du lexique qui disent une chose et en font une autre, et qui empestent le mauvais air d'un temps fâché avec la vérité et la rigueur ? Les candidats se pressent au portillon, chacun avec son tour de passe-passe : la bienveillance, chevalier blanc de la vertu qui, sous couvert d'écoute et de sollicitude, impose ou fait taire, la transparence qui dévoile pour mieux surveiller, la résilience qui érige le moindre désagrément en exploit héroïque, l'empouvoirement qui laisse chacun seul face à ce qui le dépasse… La liste s'allongera à mesure que s'émoussera notre exigence de justesse et de probité. Au train où vont les choses, cela méritera sans doute bientôt un ouvrage entier.

Belinda Cannone et Christian Doumet (dir.), Dictionnaire des mots manquants, Éditions Thierry Marchaisse, 2016.