Dès les premières phrases de la mémorable conférence prononcée à l'Université de Bologne en 2008 par Umberto Eco, le ton est donné, et il est voltairien :
« Il y a quelques années à New York, je suis tombé sur un chauffeur de taxi pakistanais. Il m'a demandé d'où je venais, je lui ai répondu d'Italie et il a été frappé d'apprendre que nous étions si peu nombreux et que notre langue n'était pas l'anglais. Enfin, il m'a demandé quels étaient nos ennemis. Devant mon incompréhension, il m'a expliqué qu'il voulait savoir avec quels peuples nous étions en guerre depuis des siècles pour des revendications territoriales, des haines ethniques, d'incessantes violations de frontières, etc. Je lui ai dit que nous n'étions en guerre avec personne. Avec patience, il m'a réexpliqué qu'il voulait savoir quels étaient nos adversaires historiques, ceux qui nous massacraient et ceux que nous massacrions. Je lui ai répété que nous n'en avions pas, que la dernière guerre, nous l'avions faite il y a plus d'un demi-siècle et d'ailleurs, en la commençant avec un ennemi et en la finissant avec un autre. Il n'était pas satisfait. Comment pouvait-il exister un peuple sans ennemis ? Je suis descendu de voiture en lui laissant deux dollars de pourboire pour le dédommager de notre pacifisme indolent, puis m'est venu à l'esprit ce que j'aurais dû lui répondre, à savoir qu'il est inexact de dire que les Italiens n'ont pas d'ennemis. En fait ils n'ont pas d'ennemis extérieurs et de toute façon, étant sans cesse en guerre les uns avec les autres, ils n'arrivent jamais à se mettre d'accord pour établir qui ils sont : Pise contre Lucca, Guelfi contre Ghibellini, Nordistes contre Sudistes, Fascistes contre Partisans, Mafia contre État, gouvernement contre magistrature - et dommage qu'à l'époque il n'y ait pas encore eu la chute des deux gouvernements Prodi, sinon j'aurais pu lui expliquer avec plus de clarté ce que signifiait perdre une guerre sous le feu ami. »
Derrière l'ironie grinçante et la feinte désinvolture du propos se dessine, au fil des pages et avec l'air de ne pas y toucher, le portrait d'une humanité effrayante et haineuse.
Des bas-reliefs romains représentant des barbares menaçants au pessimisme sartrien qui voit dans la présence de l'Autre un enfer, en passant par la figure de l'Antéchrist, l'archi-ennemi qui prend dès les origines du christianisme le visage du juif, ou encore par les multiples chasses aux sorcières qui ont ponctué l'histoire de l'humanité depuis l'Antiquité, Eco interroge notre irrépressible besoin de nous constituer des ennemis - parfois avec une généreuse flexibilité dans leur désignation - pour forger notre identité et asseoir notre pouvoir.
À la clé, une question : l'éthique est-elle donc si impuissante face à ce besoin ancestral dévastateur ?
Umberto Eco, La Fabrique de l'ennemi, Grasset.
